Sotouboua : l’intelligence artificielle ouvre de nouvelles perspectives aux jeunes filles

Sotouboua : l’intelligence artificielle ouvre de nouvelles perspectives aux jeunes filles

Par Aristide Kawele / LERELAI.TG

Au Togo, des jeunes de Sotouboua découvrent comment l’intelligence artificielle peut faciliter les apprentissages, stimuler la créativité et soutenir l’engagement citoyen. Mais l’accès aux outils, les inégalités de genre, la fiabilité des réponses et la protection des données restent des défis à relever.

Dans une salle informatique de Sotouboua, dans la région Centrale du Togo, Josée, 19 ans, élève en classe de Terminale, découvre de nouvelles manières de travailler. Devant un ordinateur portable reconditionné, elle utilise des outils d’intelligence artificielle (IA) pour revoir certaines notions de mathématiques, améliorer ses dissertations et approfondir sa compréhension de concepts scientifiques.

« Avant, je pensais que l’intelligence artificielle était un truc de magicien ou de grands ingénieurs à l’étranger. Aujourd’hui, je m’en sers pour réviser mes mathématiques, corriger mes dissertations et comprendre des concepts de physique », confie-t-elle.

Pour cette élève, la technologie devient progressivement un outil d’apprentissage. Une possibilité qui, au-delà des résultats scolaires, peut contribuer à renforcer la confiance en soi et l’autonomie des jeunes filles, à condition qu’elles disposent d’un accès effectif aux équipements et d’un accompagnement adapté.

[VIDÉO] Découverte et utilisation des outils numériques par les jeunes de Sotouboua. Josée membre du club de jeunes / © Video : Aristide Kawele / LERELAI.TG 

Apprendre autrement grâce aux outils numériques

Au sein de clubs d’enfants et de jeunes, notamment le Youth Panel de Sotouboua, les participants découvrent différents usages du numérique. Des applications comme ChatGPT, NotebookLM, Canva, CapCut ou Google Traduction peuvent les aider à rechercher des explications, à concevoir des supports de sensibilisation, à traduire des contenus ou à préparer des projets associatifs.

La traduction peut notamment faciliter l’accès à certaines informations dans un environnement où plusieurs langues sont parlées. Les outils de création visuelle et vidéo offrent également des possibilités pour produire des messages de sensibilisation et faire connaître des initiatives locales.

Ces usages ouvrent des perspectives qui dépassent le cadre scolaire. Les jeunes peuvent s’approprier les outils numériques pour exprimer leurs idées, préparer des actions collectives et participer davantage à la vie de leur communauté.

Encore faut-il pouvoir y accéder.

À Sotouboua, la connexion Internet demeure parfois instable. Le coût des données mobiles, les coupures d’électricité et le nombre limité d’ordinateurs compliquent les activités. Tous les participants ne disposent donc pas des mêmes conditions pour apprendre, expérimenter et progresser.

Cette réalité rappelle que l’inclusion numérique ne se résume pas à la présence d’un ordinateur ou à la découverte d’une application. Elle suppose aussi un accès régulier, des compétences adaptées et un accompagnement permettant à chacun de tirer parti de ces outils.

Filles et garçons : un accès égal ne garantit pas les mêmes chances

L’intelligence artificielle peut contribuer à réduire certaines difficultés d’apprentissage. Mais peut-elle aussi favoriser l’égalité entre les filles et les garçons ?

À Sotouboua, les activités numériques constituent un espace où filles et garçons peuvent apprendre ensemble, échanger des connaissances et découvrir de nouvelles compétences. Le travail en binôme offre notamment la possibilité de partager les tâches et de progresser collectivement.

Cependant, la présence des filles devant un écran ne suffit pas à démontrer que les inégalités ont disparu. Les contraintes matérielles, les responsabilités domestiques et certaines représentations sociales peuvent encore limiter leurs possibilités de formation et leur temps consacré aux apprentissages.

Pour que le numérique devienne un véritable levier d’égalité, les jeunes filles doivent pouvoir manipuler les outils, poser des questions, proposer des idées et prendre des initiatives au même titre que leurs camarades garçons.

L’enjeu ne consiste donc pas uniquement à familiariser les filles avec l’IA, mais à leur permettre de l’utiliser pour développer leurs compétences, exprimer leurs ambitions et participer aux décisions qui concernent leur avenir.

 

[PHOTO] Le formateur Roland accompagne les jeunes du Youth Panel de Sotouboua dans leurs activités numériques. © Photo : Géremie Kadanga / YOUTH PANAEL SOTOUBOUA
Protéger ses données et garder son esprit critique

L’apprentissage des outils numériques doit aussi s’accompagner d’une sensibilisation aux risques. Car utiliser l’intelligence artificielle ne signifie pas que toutes les informations produites sont exactes, ni que toutes les données saisies sont sans conséquence.Kodjo Yaovi Roland, gestionnaire du Hub numérique à Atakpamé et formateur en webactivisme et sécurité en ligne, insiste sur l’importance de la prudence dans les usages numériques.« Nous apprenons aux filles à ne pas partager d’informations sensibles, à se méfier des deepfakes et à comprendre que chaque donnée saisie laisse une empreinte », explique-t-il.

Cette vigilance est essentielle. Une réponse générée par une IA peut comporter une erreur, présenter une information incomplète ou donner une explication trompeuse avec un ton assuré. Reprendre automatiquement un résultat dans un devoir ou un contenu destiné au public expose donc les jeunes à diffuser des informations inexactes.

L’enjeu est d’apprendre à vérifier les réponses, à les confronter à des sources fiables et à conserver une distance critique vis-à-vis de la technologie. L’IA peut assister la réflexion, mais elle ne doit pas remplacer le raisonnement personnel.

Cette préoccupation est également présente chez certains parents. Ezechiel Nambou, parent d’élève, exprime ses réserves quant à la place que ces outils pourraient prendre dans les apprentissages.

« Nous ne sommes pas contre la technologie, mais nous voulons être sûrs que nos enfants apprennent réellement à réfléchir par eux-mêmes. Si les enfants s’habituent à demander toutes les réponses à la machine, comment feront-ils lorsqu’ils devront résoudre un problème seuls ? », s’interroge-t-il.

Cette interrogation met en évidence un défi éducatif : apprendre aux jeunes à se servir de l’IA sans devenir dépendants de ses réponses. L’accompagnement des formateurs, le dialogue avec les familles et la pratique régulière de la vérification peuvent contribuer à cet équilibre.

 

[PHOTO] Le formateur Roland accompagne Nadège, jeune apprenante, dans la découverte des outils numériques. © Photo : Géremie Kadanga / YOUTH PANEL SOTOUBOUA
Du savoir numérique au leadership des jeunes
La maîtrise des outils numériques peut aussi ouvrir des perspectives pour l’engagement citoyen. Concevoir un visuel, préparer une vidéo de sensibilisation, traduire un message ou structurer une idée sont autant de possibilités susceptibles d’aider les jeunes à faire entendre leur voix.

 

 

[PHOTO] Le formateur Roland accompagne les jeunes  dans leurs immersion d’activités numériques. © Photo : Géremie Kadanga / YOUTH PANAEL SOTOUBOUA
Pour Josée, les perspectives restent ouvertes. Elle souhaite acquérir une autonomie financière grâce à son futur métier et devenir un modèle de réussite pour d’autres adolescentes de sa communauté.Son ambition rappelle que l’autonomisation ne se limite pas à la maîtrise d’une technologie. Elle suppose aussi de pouvoir acquérir des compétences, développer ses projets et disposer des moyens nécessaires pour concrétiser ses choix.

Ici, l’intelligence artificielle ne constitue ni une solution automatique aux inégalités ni une garantie de réussite. Elle représente néanmoins une possibilité supplémentaire pour apprendre, créer et participer à la vie collective.

À condition de ne laisser personne de côté, l’appropriation du numérique peut devenir un levier d’inclusion et d’expression pour les jeunes. Le défi est désormais de faire en sorte que les filles ne soient pas seulement des utilisatrices de ces outils, mais qu’elles puissent également les mettre au service de leurs ambitions et de leur engagement dans la société.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *